Il est 5h du matin, nous sommes de retour en France, et à cause du jet-lag, impossible de dormir. Mes filles et ma femme dorment paisiblement, nous ne sommes vraiment pas égaux face à ça, pas de bol pour moi!
Quelle aventure ce voyage à Hawaï. Nous avons passé presque trois semaines à l’autre bout du monde, sur la “big island”, Kona. Pas par hasard, puisqu’il y avait les championnats du monde IRONMAN, cette course mythique où l’IRONMAN est né en 1978. Créé par John Collins, un militaire américain: 3,8km de natation, 180km de vélo et 42km de course à pied, tout ça pour savoir qui d’entre les nageurs, les cyclistes et les coureurs était le plus fort et endurant. Un défi un peu débile qui a lieu tous les ans, mais que nous relevons tous joyeusement 😂 Impossible de s’inscrire à cette course sans avoir obtenu une qualification à un autre IRONMAN, où il faudra terminer sur le podium de sa catégorie. J’ai obtenu la mienne lors de l’IRONMAN de Finlande en 2021 en terminant 2ème des 30-34 ans.
Il s’est passé tellement de choses depuis!
Nous sommes en 2022 maintenant, et nous étions supposés partir à Hawaï un an auparavant, en Octobre 2021. Covid oblige, la course a d’abord été reporté en Février 2022, puis de nouveau repoussée en Octobre 2022. Il faut garder en tête que cette course rassemble ~3000 athlètes, et bien que Kona soit surnommé la “big island”, ça reste une petite île. Avec les athlètes, les accompagnants, les organisateurs, les bénévoles, les médias, etc. pas moins de 100 000 personnes sont venues pour cet évènement. De quoi faire un magnifique cluster de Covid et saturer les infrastructures médicales de l’île.
Il y a donc eu beaucoup de temps pour s’entraîner me direz vous! Si seulement 😂
Lors de l’IRONMAN de Finlande, j’étais déjà limité par mon talon gauche, sur lequel une étrange bosse s’était formée, et qui devenait de plus en plus handicapante lors de la course à pied. Impossible de faire des grosses séances, et la plupart des lendemains d’entraînement en course à pied se soldaient par un pied très raide et douloureux, et qui me faisait boiter. Je ne faisais pas plus de 40km de course à pied par semaine, et pour les non connaisseurs, c’est vraiment trop peu pour préparer un IRONMAN, et encore plus pour progresser avec le niveau que j’ai en course à pied. J’avais initialement pensé traiter cette blessure après les championnats du monde en Octobre 2021, mais vu que la date avait changé, il était temps de se pencher sur le problème.
Rendez-vous chez le médecin du sport, radio, IRM, re rendez-vous, même si nous avons la chance d’être en France et de pouvoir un suivi médical très poussé, je ne suis qu’un athlète amateur, donc les rendez-vous prennent du temps (3 semaines pour le médecin du sport, 4 semaines pour l’IRM, etc.). J’ai au passage commencé mon nouveau travail chez Doctolib en Septembre, et même si je suis très heureux de les avoir rejoints, cela demande du temps et de l’investissement.
Au final je n’ai pu avoir un diagnostic final qu’en décembre 2021. Je me doutais depuis un moment que ce problème au talon devait être mécanique plus que musculaire ou tendineux, puisque j’avais beau essayer de traiter les symptômes, rien ne s’arrangeait. Mon médecin du sport (Docteur François Tassery) m’avait initialement conseillé (en 2020) de faire des trous dans mes chaussures à l’endroit de la bosse pour éliminer le frottement sur le talon. Ce qui avait eu un effet bénéfique au début. Mais avec l’IRM et la radio, le constat était bien plus clair, il s’agissait du syndrome de Haglund. Pas grand chose de grave si ce n’est le haut de l’os du talon qui est légèrement pointu au lieu d’être arrondi. Un syndrome assez fréquent visiblement, beaucoup de personnes vivent avec, sans aucune gêne. Mais moins de personnes sollicitent leur pied comme je peux le faire. Et cette petite excroissance osseuse va venir frotter sur le tendon d’achille à chaque pas. Mon tendon était donc clairement en péril, et la bosse qui s’était formée était une bursite, une inflammation du tendon.
Malheureusement pour moi, deux solutions s’offraient. Un, lever le pied (dans les deux sens du terme) sur le sport pour éviter de cisailler le tendon encore plus ou deux, raboter l’os (pour être plus précis le terme médical est une ostéotomie du calcaneum). Pour la solution un, cela signifiait quand même arrêter la course à pied pour le reste de ma vie donc bon 😅
Je suis parti sur la seconde solution, mais cela passe forcément par une chirurgie. Me voilà donc en route pour Paris en Janvier pour la clinique du sport afin de rencontrer le Docteur Gerometta, chirurgien orthopédiste, sur recommandation du Docteur Tassery. Aucun problème pour l’opération, le Dr Gerometta me confirme qu’il n’y a pas d’alternative à l’opération pour fixer la cause du problème. Il m’explique que c’est une opération assez lourde puisqu’il faut scier l’os et que ce type d’interventions implique une convalescence assez longue: quatre semaines de plâtre post opération, et de nombreuses séances de kiné ensuite. Il faut ensuite compter au minimum 1 mois et demi avant de pouvoir reprendre le vélo ou la natation en douceur, et pour la course à pied… ça dépend. Donc au moins 3 mois sans sport. Je lui explique les enjeux en cours, la date de l’IRONMAN à Hawaï, et SURTOUT, bien plus important que le reste, la naissance de ma deuxième fille prévue début mars. Donc hors de question d’avoir des béquilles à ce moment-là 😅 Il me propose une opération le 18 Janvier suite à un désistement, ce qui me permettrait d’enlever mon plâtre deux semaines avant l’arrivée de ma fille. Et suffisamment de temps pour faire la rééducation et la préparation pour l’IRONMAN. C’était tendu mais c’était jouable. Et pour être très honnête, j’avais déjà dû réduire le volume de course à pied par rapport à la Finlande, et j’étais obligé d’espacer chaque séance de course à pied d’au moins deux jours, puisque je ne pouvais même plus marcher certains jours. Donc rendez-vous pris pour l’opération! J’ai au passage passé un super moment avec ce Docteur, il est vraiment très sympathique, encore une belle rencontre!
Opération avec rachianesthésie, j’ai bien entendu le bruit de la scie et du rabot sur mon os, c’était… perturbant 😅 Le Docteur passe me voir après l’opération, tout s’est bien déroulé. Il me confirme que mon tendon est intact malgré la bursite, ce qui est très encourageant pour la rééducation. Me voilà avec mon premier plâtre de ma vie, une nouvelle expérience. Mon père me ramène à la maison (merci Papa d’avoir fait le taxi 🥰). Il ne me reste plus qu’à prendre mon mal en patience.
4 semaines plus tard (le 17 février 2022), je revois le Dr Gerometta pour retirer mon plâtre, tout est ok, la cicatrice est belle et le pied n’est pas plus gonflé que prévu, c’est un succès. Je pensais repartir du rendez-vous sans mes béquilles, ah ah ah… C’est dingue la vitesse à laquelle les muscles fondent lorsqu’on ne les utilise plus. Pour ceux qui ont déjà vu mes jambes, elles sont plutôt fines, et mes mollets sont plus du type poulet que Schwarzenegger. Et là j’avais l’impression d’avoir juste un petit bâton à la place de la jambe gauche 😱 Parce que j’avais perdu toute la mobilité de mon pied aussi. Donc impossible de marcher sans les béquilles, ça promet pour Hawaï cette histoire!
Audrey arrive à la fin de la grossesse, et notre bébé est prévu pour le 5 mars. Sauf que le 19 février, première alerte! Direction l’hôpital en pleine nuit (et en pleine tempête au passage), j’ai vraiment cru que c’était le moment! Audrey me dira ensuite qu’elle n’y croyait pas trop, mais ces contractions étaient quand même très douloureuses. Heureusement que ce n’était pas pour ce jour, parce que je pouvais à peine marcher, j’aurai été un bien piètre compagnon d’accouchement.
Rebelote la semaine suivante (toujours en pleine nuit évidemment), sauf que c’était le bon moment cette fois. Quel beau moment dans une vie de parents 🥰 Je me revois aller chercher en “courant” (si vous avez vu Forrest Gump et le moment où il essaie de courir avec ses armatures métallique c’est l’image parfaite) un fauteuil roulant pour Audrey qui, bien qu’elle gérait ses contractions comme une cheffe, avait un peu mal quand même. On parle de l’IRONMAN (homme de fer pour les nuls en anglais (je sais qui vous êtes les nuls en anglais)), mais pour l’accouchement, les femmes devraient avoir le titre d’IRONWOMAN (les nuls en anglais j’espère que vous pouvez traduire ça tout seuls). Nous les hommes on est l’assistant du magicien, on sert globalement à rien à part être présents, et on assiste à ce truc incroyable. Nous voilà de nouveau parents, et heureux. Je pourrais parler de ma fille pendant encore des heures, alors je m’en tiendrai au rapport de course!
Début des séances de kiné, avec le meilleur du monde, Antoine Allaire. En plus d’être un excellent kiné, c’est une personne que j’apprécie énormément par sa sympathie, sa gentillesse et son humour piquant! Et tant mieux qu’on puisse passer de bons moments, parce qu’entre Février et Hawaï en Octobre, il y a eu plus de 60 séances. Ça peut paraître beaucoup, mais une opération qui touche un tendon implique un temps de récupération très important, et les adaptations tendineuses (donc réhabituer le tendon aux contraintes d’un sport) prennent des mois. J’ai par exemple appris que l’opération fait saigner l’os, donc un œdème se forme. Pendant la cicatrisation, le sang va coaguler et coller le tendon sur l’os, donc… le tendon ne glisse plus comme d’habitude. En plus de limiter les mouvements, ça fait mal.
Je suis reparti de loin, très loin. La première étape était de faire bouger le pied et les doigts de pied. Pas si facile, on sent bien que les connexions neuronales sont un peu endormies. Remettre de la mobilité, re muscler le mollet et ceux du pied, finir la cicatrisation et résorber l’œdème, pleins de petits exercices qui demandent de la concentration et surtout de la patience. Il pouvait parfois se passer plusieurs semaines sans amélioration, puis on passait un cap, et ainsi de suite.
Bref, à coup d’1h30 de kiné par séance, j’y ai passé du temps. J’ai pu “reprendre” le vélo et la natation au bout d'1 mois et demi, par des entraînements de… 10 minutes. Puis après 2 semaines 30 minutes, puis un peu d’intensité, toujours en contrôle et avec la règle suivante. Les entraînements ne devaient pas entraîner de douleurs au tendon ni pendant ni après. Toujours en contrôle et sans jamais brûler les étapes. A chaque séance, nous discutions avec Antoine des précédents entraînements, des ressentis, pour qu’il puisse ajuster la rééducation au mieux. Et finalement reprise de la course à pied fin mai, soit 4 mois après l’opération. Je trouvais ça interminable, mais Antoine me dira par la suite que le délai est bien souvent plus long sur ce type d’opération. Et quand je dis reprise de la course à pied, c’était 1 minute de course et 2 minutes de marche pendant 15 minutes. Loin des 42 kilomètres pour l’IRONMAN. Même protocole, patience, contrôle, ajustement, et on répète. Je voyais approcher les championnats du monde et je me disais quand même que ça allait faire juste, ma première vraie séance à pied était mi juillet, où j’ai fait quelques minutes à 15 km/h. Pas fou fou pour la confiance, même si j’ai de la chance de n’avoir jamais eu de problème pour faire de longue distance à pied, au contraire. Mais je n’avais pas envie de faire l’IRONMAN en footing mais bien en étant compétitif. Très tôt dans la préparation, je m’étais déjà fait à l’idée que je ne serai pas au top de ma forme, et que j’allais à Hawaï pour faire le mieux que j’avais avec le temps imparti, et surtout pour profiter au maximum de l’endroit, du voyage et de la course.
A part la course à pied, la forme était là sur le vélo et dans l’eau. J’avais progressé un peu sur le vélo (surtout sur la position aéro sur les prolongateurs), et j’étais bien mieux en natation. J’avais depuis Mai commencé à participer aux entraînements de natation de mon club, parce que nous avons la chance d’avoir beaucoup de créneaux réservés pour les membres dans plusieurs piscines du Havre. Et surtout nous avons des entraîneurs de natation à chaque séance. Et pour bien nager, il faut devenir un nageur. J’ai compris avec Benoît (l’entraîneur présent pendant les créneaux) ce que c’était une vraie séance de natation. Même si pour lui, nager 3 km c’est la moitié d’un vrai entrainement. Bref, on nage et inutile de lui sortir des excuses, il n’aura pas de pitié pour les triathlètes 😂.
Autre point TRES important lorsque l’on prépare Hawaï, c’est la préparation à la chaleur. Malgré le réchauffement climatique, le climat normand est loin du climat de là-bas. Il faut s’attendre à plus de 30 degrés et 90% d’humidité, donc si on y va non préparé, on peut mourir pendant la course (vraiment). Je connaissais les principes d’une préparation à la chaleur, surtout faire quelques séances sur le home trainer avec un k-way et sans ventilateur. Mais en discutant de tout ça avec Antoine, j’ai pû aller bien plus loin que ça. Il est en effet intégré (entre autres, il est partout) au staff médical de l’équipe de France de basket, pour laquelle une préparation spécifique a été faite pour les Jeux Olympiques de Tokyo, où il faisait très chaud. J’ai donc suivi le même protocole, à savoir une préparation sur 6 semaines avec des séances dans un environnement le plus proche possible du climat d’Hawaï. Pas facile à trouver, surtout pour le taux d’humidité.
En dehors des séances de natation avec le club, j’ai l’habitude d’aller m’entrainer à la piscine de Criquetôt, parce que la piscine est facilement accessible et bien entretenue, il n’y a pas trop de monde, et les maîtres nageurs sont vraiment super sympas. Il se trouve que l’AB Sports, piscine et SPA (le nom complet du complexe), a également un espace SPA (vous l’avez deviné dans le titre) avec sauna et hammam. Un petit effort de déduction… Le hammam, avec ses 40 à 45 degrés et 100% d’humidité, est l’endroit (presque) parfait pour reproduire des conditions hawaïennes. Le protocole était le suivant: 6 semaines avant la course, 6 séances en environnement se rapprochant d’Hawaï, Les 4 semaines suivantes, 1 séance de rappel par semaine, La dernière semaine, pour laquelle j’étais arrivé à Hawaï, fin de la préparation dans l’environnement de la course. Donc oui, après avoir nagé dans une piscine dans mon jardin avec un élastique autour de la taille tout l’hiver l’année dernière, cette année j’ai couru dans le hammam. 20 minutes par séance, à faire des petits tours en trottinant dans les quelques 10m², avec la plupart du temps des mamies me regardant avec un air sidéré. Il y en a même une qui était allée voir les maîtres nageurs pour savoir ce que je faisais, parce qu’elle trouvait ça original 😂. Mais avant de faire tout ça, j’avais parlé de ce projet à Alexandre Baril, le responsable développement du centre aquatique. Pour d’une part demander si c’était ok, et également savoir si je pouvais communiquer sur tout ça. Et c’est sans hésiter qu’il m’a offert un accès gratuit à toutes les infrastructures le temps de ma préparation, ce pour quoi je lui suis extrêmement reconnaissant, parce que j’en ai passé du temps là-bas! Pour ceux qui se souviennent, la préparation dans la piscine avec l’eau très froide était vraiment dure, je me disais presque que le hammam serait un jeu d’enfant. PAS DU TOUT. Le problème de faire de l’exercice dans cet endroit est que le corps n’a aucun moyen de se refroidir. Habituellement, le corps sue, et l’évaporation de l’eau permet au corps de faire baisser la température interne. Mais lorsque la température ambiante est supérieure à la température du corps (37 degrés), ça se complique. Lorsque l’air est en plus saturé d’humidité, la sueur ne peut même pas s’évaporer, donc le corps chauffe. C’est la raison pour laquelle on peut tenir dans un sauna, il y fait bien plus chaud (jusqu’à 90 degrés), mais l’air est sec, donc la sueur s’évapore. J’ai dû sortir du hammam avant la fin des 20 minutes à plusieurs reprises, parce que ma température interne était bien trop haute, et que la petite alarme interne de mon corps me prévenait du danger imminent. Très mauvaise idée de finir au mental dans ce cas là, parce que je me serai sûrement évanoui (au mieux). Mais les résultats étaient assez stupéfiants. J’ai fait toutes les séances avec un cardiofréquencemètre, pour d’une part m’assurer que mon cœur n’était pas en détresse, et également pour suivre les adaptations. Les premières séances, sans bouger, mon coeur battait à 140 bpm, soit la même chose que lorsque je cours dehors entre 12 et 14 km/h. Juste avant de partir, mon cœur restait à 120 bpm en trottinant dans le hammam, Encore une preuve que le corps est extrêmement adaptable. En plus de l’augmentation du volume cardiaque, d’autres adaptations (que je ne pouvais pas mesurer) se mettent en place: augmentation du plasma sanguin, fluidification de la sueur et augmentation du taux de sudation, diminution de la température interne, etc. Sans vouloir faire le donneur de leçon, n’allez pas courir dans un hammam, c’est vraiment dangereux. J’étais suivi par un professionnel, je savais quel intervalle de fréquence cardiaque je devais respecter et j’étais au courant des risques. Et à force de m’entraîner je connais très bien mon corps et les alertes qu’il peut m’envoyer. Après ce type de séances, mon corps continuait à suer pendant 1h, le temps de faire redescendre la température interne. J’ai d’ailleurs fait hurler de rire Audrey la première fois que je suis rentré après la séance, puisque j’étais d’un beau rouge écarlate tellement j’étais brûlant.
J’avais prévu un half IRONMAN avant Hawaï, pour valider les allures et savoir comment mon corps réagissait sur une longue distance. C’est donc à Weymouth en Angleterre que nous sommes allés mi-septembre, avec ma petite sœur Emilie (qui faisait également la course) et mes parents. Pour la faire courte, ça s’est plutôt bien passé puisque je termine premier de ma catégorie (30-34 ans) et 11 ème au scratch. Un bon boost de confiance trois semaines avant Hawaï, et surtout la première fois que je faisais plus de 12 km à pied d’un coup. A part le bon résultat, la vraie satisfaction était d’avoir pu courir sans douleur au pied avant, pendant et après la course, qui en soi est au-delà de mes espérances, vu les difficultés que j’ai eu depuis presque 3 ans. Et j’ai eu également la satisfaction de revoir ma sœur être une IRONWOMAN pour la seconde fois, et de constater les progrès qu’elle a fait depuis l’année dernière à Venise.
Bref, fin de préparation et départ pour Hawaï, avec ma femme, mes deux filles (3 ans et 8 mois), et ma soeur (encore elle 😂). Si on avait su que le voyage serait aussi mouvementé, on aurait pris des vacances avant pour se préparer.
Arrivés à l’aéroport le jeudi matin (9 jours avant la course), ma sœur s’enregistre, et lorsque c’est notre tour, l’hôtesse nous dit que le passeport d’une de nos filles ne passe pas. Elle essaye, essaye, puis s’aperçoit qu’il y a un problème avec le visa. Lorsque nous avons fait la demande de visa, nous avons utilisé le scan automatique des passeports via l’appareil photo du téléphone par simplicité d’utilisation, mais l’un des ‘i’ dans le numéro de passeport de notre fille s’est transformé en ‘l’. Donc visa invalide. Donc interdiction de rentrer sur le sol américain (états-uniens pour les puristes), donc interdiction de décoller. On n’allait quand même pas laisser notre fille à l’aéroport et partir sans elle. Gros stress, on refait une demande de visa en espérant qu’elle soit accepté avant la fin de l’embarquement, prévu dans 15 min (oui parce que même si on était bien en avance, l’hôtesse a mis du temps à trouver nos billets, puis trouver l’erreur dans le visa, etc. rien n’était de sa faute, elle a fait tout ce qu’elle a pu!). Forcément la validation a pris 30 minutes, donc on a loupé notre vol. Ma soeur est partie sans nous, et nous avons dû changer nos billets pour le vol du lendemain (heureusement sans frais parce que l’hôtesse était super cool!). Trop galère de rentrer en Normandie, les filles ont pu faire leur première nuit d’hôtel. Sympa le stress de départ. Nous avons finalement réussi à décoller le lendemain, et après 19h de vol et une escale, nous sommes arrivés à Hawaï. Je vais vous épargner toutes les (mauvaises) aventures sur place, ça prendrait trop de temps (bagages perdus à l’arrivée, voiture en panne à 40 minutes de la location, etc.), la poisse.
L’île est magnifique, les paysages volcaniques sont tellement dépaysants! Et il fait chaud, vraiment chaud! Ma sœur Emilie est déjà sur place puisqu’elle a décollé la veille et a repéré les lieux. Elle a notamment trouvé du pain de mie à 11 dollars 😂 dans la supérette du village (c’est pas une blague). Première petite sortie de course à pied avec elle, ça fait plaisir de voir que courir dans le hammam a porté ses fruits, je suis bien plus à l’aise que ma sœur qui me dit qu’elle est dans le rouge.
Arriver une semaine avant c’est pas mal, je pense que c’est encore mieux d’arriver avant lorsque c’est possible, c’est tellement différent comme environnement que même la tête met un peu de temps à s’habituer. Les couleurs sont plus vives, les oiseaux font des bruits différents, la signalisation et la circulation sur la route, la taille des voitures (la TAILLE des voitures!). Aller faire les courses la première fois dans un pays étranger prend toujours des heures le temps de lire les étiquettes et de trouver ce que l’on veut. Fait intéressant, les légumes et les fruits frais ne sont pas très chers comparés au reste, puisque l’État d’Hawaï essaie de rendre la nourriture saine plus accessible pour lutter contre l’obésité. Plutôt cool! Les derniers entraînements se passent super bien, pas de fatigue du voyage à part quelques courbatures au dos qui vont et qui viennent (retenez cet élément pour la suite), mais je découvre à cette occasion les talents de masseuse de ma sœur, elle a plus d’un tour dans son sac! Les filles se sont très vites adaptées à l’ïle, mais se réveille avec le soleil à 5h du matin 😫 ça pique un peu les premiers jours, mais en prenant le rythme c’est cool, ça permet de profiter de la “fraîcheur matinale” (23 degrés) et ça permettra de se lever plus facilement le matin de la course, car le départ est prévu à 6h50.
Livia a fait sa première course parce qu’IRONMAN organise une course pour les enfants, 300 mètres à parcourir sur le front de mer de Kailua avec un parent en accompagnant, au même endroit que la course des grands! C’était vraiment un super moment, les enfants avaient droit au dossard, au tatouage sur le bras et à une ambiance de folie! Livia était un peu impressionnée par le monde et le bruit, mais elle a bien couru!! Un merveilleux moment en famille, et c’est vraiment très mignon de voir les enfants à fond dans leur course, ils ont bien mérité leur médaille à l’arrivée.
Check-in des athlètes, dépôt du vélo et des affaires pour les transitions, le parc à vélo est rempli de vélos de fous! On croise des mollets saillants et des athlètes affutés de partout, on est bien aux championnats du monde et pas à la course du dimanche dans le petit village.
Lorsque l’on termine le check-in, tout le monde passe par la tente médicale pour se faire peser. Ce ne sont pas les catégories de poids mais pour savoir l’état d’un athlète pendant/après la course. Si jamais une personne arrive à la tente médicale, les médecins peuvent savoir combien de kilogrammes elle a perdu et déterminer si elle est en danger ou non. En plus de l’énergie dépensée, le corps va perdre BEAUCOUP d’eau, même en buvant des litres d’eau. Il est normal de voir des athlètes perdre plusieurs kilos, mais au-delà d’un certain seuil la déshydratation devient problématique. Il n’est pas rare du tout de voir des personnes sous perfusion après la course parce qu’elles sont complètement déshydratées et dans un état préoccupant. L’un des athlètes que je connais m’a dit qu’il avait perdu 7 kilos à la fin de la course (alors qu’il ne pèse que 65 kg), et qu’il avait calculé avoir bu environ 15 L d’eau pendant l’épreuve.
Bref le jour J arrive, réveil à 3h45 (ça pique) et départ pour la course! Au bout de 10min, je fais faire demi tour à Audrey parce que je me rends compte que j’ai oublié mes deux gourdes (qui contiennent presque toute ma nutrition pour le vélo). Première fois de ma vie que ça m’arrive. On avait pris large donc on arrive bien en avance, l’ambiance est déjà ouf même s’il est à peine 5h, un dernier bisou à tout le monde et je pars dans l’aire de transition. J’enfile ma speed suit en face en face des athlètes pro qui partent avant nous, je passe à 1m de Gustav Iden (qui gagnera la course) et de Lionel Sanders de qui je suis absolument fan! C’est assez dingue de se retrouver à côté des meilleurs athlètes du monde!!
Je vais dans le sas de départ, j’avoue que je n’en mène pas large. Je vois Audrey, mes filles, Emilie et Charlotte dans les tribunes avec le mégaphone en passant, on entend le coup de canon (un vrai canon) qui annonce le départ des pros. Le départ est en mass start, donc tous les athlètes de ma catégorie entrent dans l’eau en même temps, et le départ se fait à une centaine de mètres de la plage. 400 hommes gonflés à bloc dans un couloir de 50 mètres à peine, ça fait une belle densité. On sent l’excitation et l’appréhension du départ, et en même temps la confiance. C’est pas la course du quartier encore une fois, tous les gars à côté de moi sont des athlètes chevronnés.
3…2…1… GO! Si vous n’avez jamais fait de mass start, c’est comme si vous étiez dans un banc de thons à qui on envoie de la nourriture. On se nage les uns sur les autres, tout le monde est un peu frénétique et essaie de faire de la place autour de lui. Pour ma part j’ai eu l’impression d’être dans Pinocchio lorsqu’il se retrouve avec son père dans le ventre de la baleine et que tous les poissons arrivent 😂 (c’est marrant de penser à ça en pleine course, alors que j’ai pas vu Pinocchio depuis au moins 20 ans). Le début de la nage est assez tendu et on passe beaucoup de temps avec la tête hors de l’eau pour voir où on va, ou pour éviter les coups. Au bout de 10 minutes je sens une barre dans mon dos, que j’associe à la tension et l’intensité du début de course. J’avais eu à plusieurs reprises quelques courbatures au dos ces derniers temps, surement un mélange d’entraînements et de stress avec l’arrivée de l’échéance. Mais la barre reste et devient de plus en plus gênante, avec une pointe de douleur de plus en plus insistante vers la droite. Je commence à avoir du mal à sortir le bras droit de l’eau, et encore plus quand je dois prendre ma respiration. Et je commence aussi à douter. Ce doute qui s’immisce petit à petit dans la tête. Avoir mal au dos si tôt dans la course alors qu’il reste 180km de vélo et un marathon, et que je ne suis même pas à la moitié de la nage. Je me fais violence, je sers les dents et je passe le demi tour qui marque le retour vers la plage. A peine 1800m de faits, ma technique de nage est désastreuse et j’ai l’impression d’être un débutant dans l’eau. Je m’arrête plusieurs fois pour laisser la douleur s’en aller (ou du moins j’espère qu’elle s’en aille), mais rien n’y fait, c’est juste de pire en pire.
C’est marrant ce qu’il se passe dans la tête à ces moments là. On se dit que ce n’est qu’une douleur, qu’avec un peu de mental ça va passer. On se dit qu’on n’est pas venu là pour rien, qu’on ne s’est pas entraîné autant juste pour 1800m de natation. Je me souviens clairement m’être dit “Pas toi Olivier, c’est pas toi qui va abandonner aujourd’hui”. Mais nager le crawl sans réussir à sortir un bras de l’eau c’est impossible. Je lutte, je lutte, et puis mon corps et ma tête ont dit stop. C’est comme si toute l’énergie et la motivation s’étaient subitement évaporées, sans que j’ai le choix. En plus de ne rien pouvoir faire, j’avais la certitude que mon corps me disait “c’est fini, pas aujourd’hui”. J’ai essayé de repartir, avec tout le mental que je suis capable de déployer, mais impossible, mon corps avait coupé le contrôle. J’ai levé la main pour indiquer à l’un des kayakistes de l’organisation que j’avais un problème, j’ai nagé tant bien que mal jusqu’à lui et je me suis cramponné à l’avant du kayak avec une seule main, puisque utiliser l’autre me faisait trop mal au dos. Je lui ai dit que je ne pouvais pas continuer, et un jet-ski est venu me récupérer. J’ai fait mon baptême de jet-ski entre deux sanglots et des coups de jus dans le dos, l’organisation est quand même au top niveau pour l’assistance des athlètes.
Je suis arrivé dans la tente médicale, j’ai fait pleurer la moitié du staff médical tellement j’étais effondré. Ce jour-là, j’ai été le premier à abandonner la course. Le premier à savoir que je ne serai pas un finisher. Le premier à renoncer à cette course mythique que tout le monde rêve de faire. J’avais juste envie de me cacher tellement j’avais honte de moi. Inutile d’essayer de se raisonner dans ces moments, les émotions sont tellement fortes qu’il faut juste les observer et les accepter.
Le médecin est ensuite venu me voir et a été d’une efficacité redoutable, moins de 5 minutes plus tard, il me dira qu’une de mes côtés était complètement déboitée et empêchait le muscle de se contracter. J’ai bien senti la côte revenir à sa place et la douleur s’en aller. J’étais prêt à reprendre la course! Mais qui dit assistance dit aussi disqualification. Pas d’aide sur un IRONMAN. Ce même médecin m’expliquera qu’il voit ce genre de blessures assez souvent chez les nageurs, et que ma côte devait déjà être sortie un peu avant la course et engendrer quelques courbatures. Je comprends mieux d’où venaient ces fameuses courbatures que j’avais depuis quelques semaines.
J’ai ensuite pu appeler Audrey qui est venu me récupérer, et j’ai préféré lui dire tout de suite que je souhaitais rentrer à notre AirBnb. Le retour en voiture ne fut qu’un long calvaire, à voir les athlètes passer en vélo et à ruminer ma décision d’abandonner. Ma fille de 3 ans avait bien compris ce qu’il s’était passé, et lorsque j’ai fini de lui expliquer que j’avais trop mal au dos pour continuer la course, elle m’a dit “C’est pas grave Daddy, ça va passer et tu pourras recourir après”. C’est marrant les enfants, ils ont parfois une vision tellement naïve et pourtant claire des évènements. C’est sûr que ça va passer, mais pour l’instant ça fait un peu mal. Plus à mon dos c’est vrai, mais ça fait toujours mal dedans.
Aller récupérer mon vélo après la course a été une des expériences les plus honteuses et tristes de ma vie. Je n’ai pas eu une vie compliquée jusqu’à maintenant, je n’ai jamais vécu de moments traumatisants ou extrêmement tristes. Mais traverser le parc à vélo au milieu de tous les athlètes portant fièrement la médaille et le t-shirt de finisher était vraiment une épreuve. J’avais honte. J’ai tellement envié ces personnes qui boitaient à cause de leurs courbatures, ces bonnes courbatures d’après course qui empêchent de marcher mais qui ont aussi le goût de la réussite et du travail accompli. Parce que pour ma part j’étais en pleine forme, pas de fatigue, aucune courbature, même pas mal au dos. Le pire c’est quand un des bénévoles m’a tapé sur l’épaule pour me dire “Félicitations pour la course mec!”. J’ai juste réussi à lui sortir le sourire le plus fake de la terre et dire “Merci!”, je n’avais franchement pas la force de lui dire qu’en fait j’avais abandonné même pas à la moitié de la nage…
Bref, nous avons longuement discuté avec ma femme le lendemain de la course, et nous sommes d’accord sur ce qu’il s’est passé, et ce que nous souhaitons faire ensuite. Cette discussion nous appartient, mais je suis persuadé que j’ai appris bien plus avec cet échec qu’avec toutes les autres courses que j’ai pû faire. J’étais au clair avec moi-même, clair avec mes objectifs. Nous avons pû profiter au maximum de l’île après la course avec les filles, nous poser, aller voir les volcans, manger des burgers au bord de la piscine, rencontrer des gens formidables, voir des tortues géantes! Des bonnes vacances!
J’ai mis du temps à écrire ce rapport, c’était bien plus dur que ce que je pensais. Non seulement parce que j’aurais aimé écrire un rapport qui se termine bien, et aussi parce qu’en rentrant d’Hawaï, j’avais déjà fait le deuil de ma course, et que je voulais passer à autre chose. Écrire le rapport c’était se replonger dans les émotions qui m’ont traversé, dans l’échec cuisant que j’ai vécu. Ce n’était qu’une course, que du sport, personne n’est mort, mais j’ai mis tellement d’énergie et j’avais tellement à coeur de bien faire que la déception est à la hauteur de l’investissement. Mais c’était le moins que je puisse faire après tous les messages d’encouragement que j’ai reçu et toutes les marques d’affection que je n’attendais pas mais qui m’étaient tout de même adressées. J’ai été vraiment touché, bien plus que ce que vous pensez. Raconter ce qu’il s’est passé est le minimum que je puisse faire pour partager un peu de tout cela avec vous. Il y aurait bien plus de choses à dire, mais c’est le maximum dont je suis capable pour le moment. J’ai vraiment envie d’avancer et de laisser ça derrière moi.
Il y aura d’autres courses, la motivation n’est pas morte ce jour là (oh que non), et peut être que je ne retournerai jamais à Hawaï (mais je pense que oui). Mais si nous y retournons, je me suis écris une lettre (sur une excellente idée d’Audrey une fois de plus) le lendemain de la course, et lorsque j’y retournerai, je pourrai me souvenir. Je ne sais pas ce qu’il y a dans la lettre car je l’ai écrite comme une sorte d’exutoire, mais je sais que je sais me parler.
Je clôturerai ce rapport par un immense MERCI. A ma famille, à mes incroyables amis, à mon équipe chez Doctolib (qui est de loin la meilleure équipe du monde), merci au Dr François Tassery, au Dr Antoine Gerometta, à Antoine Allaire, à Thierry Allaire et à tout le cabinet de Kinésithérapie (tu vois Stéphanie pour le rapport aussi je suis en retard). Une fois de plus merci à l’AB Sports, piscine et SPA pour m’avoir permis d’utiliser le complexe aquatique. Merci à Adrien Boullier pour tous les conseils qu’il m’a donné pour la course et Hawaï en général, je les garde en tête pour la prochaine fois! Merci Benoit de m’avoir fait passer un cap en natation, aucun doute que la progression va continuer. Enorme merci à Luc Gallais de Paris Normandie pour ce super article dans la presse. Paola, même si le bracelet porte bonheur que tu m’as confectionné n’a pas fonctionné aussi bien cette fois-ci, il est mon meilleur allié pendant les courses.
Merci à mon club le HAC Triathlon et à la ville du Havre qui m’ont soutenu financièrement. Et merci au HAC Triathlon d’être un club aussi accueillant!
Merci à ma petite soeur Emilie d’avoir été avec nous à Hawaï (elle en a bien profité aussi hein), pour son soutien et pour être tout simplement la femme qu’elle est.
Et le mot de la fin sera pour celle qui est tous les jours à mes côtés, sans qui je serai bien loin d’être la personne que je suis aujourd’hui. Je ne ferai pas de déclaration dans un rapport de course, surtout que ce serait bien trop loin de la vérité. Pour toutes les aventures que nous avons vécues et toutes celles à venir, je suis tellement heureux de marcher à tes côtés.
L’histoire ne s’arrête pas là, ooooooooh que non!